Club des médias, n°45

Interview du journaliste : « On n’a pas le droit d’être mauvais, sinon on trahit celui qui se confie à nous »


Interview de Patrick Chauvel, grand reporter free-lance spécialisé depuis plus de 40 ans dans la couverture des zones de conflit. Il nous livre ses conseils d’expert pour pénétrer cette profession.

Beyrouth – 1976. © Patrick Chauvel

Quel est votre parcours ? J’ai commencé ma carrière à l’occasion de la guerre des 6 jours, en 1967. Un ami m’a prêté un appareil photo de type Leica, accompagné d’un bout de carton avec quelques indications dessus. J’ai mal lu… et j’ai loupé toutes mes photos. Du coup, je suis revenu à Paris dépité, avec seulement 4 photos valables. Mais ça m’a plu. Alors j’ai persévéré et j’ai demandé un stage au Labo-photo de France Soir. Là, j’ai appris à développer les films des autres photographes et j’ai réalisé leurs tirages. Plus je voyais les photographes revenir, plus j’apprenais ! L’année suivante, j’ai décollé pour le Vietnam et depuis je n’ai jamais plus arrêté de couvrir la guerre. Par exemple, j’ai fait Beyrouth en 1976, Sarajevo en 1992 et la Somalie un an plus tard… A chaque fois, je me jette dans la gueule du loup puis j’essaie de m’en sortir. C’est une habitude à prendre.

Sarajevo, Sniper Alley – 1992 © Patrick Chauvel

L’adrénaline est un moteur? Seulement la première fois. Si j’ai décidé d’y retourner, c’est parce je crois en ce que je fais. Moi, ce qui me motive, c’est d’aller documenter les manifestations, de parler aux médecins dans les hôpitaux ou à des prix Nobel de la paix. C’est mon boulot mais c’est surtout une passion. Malgré les risques, j’ai quand-même envie d’y retourner. Sur place, les gens compte sur nous, les reporters. Ils nous remercient d’être là… Aujourd’hui, les syriens, désespérés, qui prennent des photos dans la foule sont comme des noyés qui appellent au secours. La presse étrangère doit venir voir ce qui se passe, c’est une question de responsabilité. Non, vraiment, à ce niveau d’engagement, l’adrénaline ce n’est plus le sujet.

                           

« Somalians fighting the US » -. 1993 © Patrick Chauvel

C’est un business qui rapporte ? Ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle un « bon » gagne pain… Principalement, parce qu’il y a une forte concurrence et donc que ça paye assez mal. Il faut savoir que les rédacteurs en chef reçoivent près de 5.000 photos par jour, dont beaucoup proviennent des locaux eux-mêmes, autrement dit les gens qui habitent ces zones. Du coup, le dilemme est vite réglé. Pourquoi envoyer un photographe célèbre comme James Nachtwey, qui est très cher et peut mourir à tout moment, alors que 6 palestiniens, qui ne coûtent rien, sont disposés à prendre des images ? C’est vraiment coûteux d’envoyer quelqu’un. D’abord, il y a les billets d’avions. Mais surtout il y a le problème de la responsabilité. Si un reporter meurt là-bas, l’entreprise de presse doit payer toute la scolarité de ses enfants. Et s’il perd une jambe, elle lui règle son loyer pendant 40 ans… Dans ce contexte, pas mal de débutants me demandent comment partir. Je leur conseille de vendre leur mob’ pour faire un peu d’argent. Parce que, s’ils attendent que leur rédaction les envoient, ils ne partiront jamais.

Libye 2011 © Patrick Chauvel

Concrètement, comment se déroule un reportage? La première chose à faire, c’est de prévenir quelques rédactions. Mais en pratique, cela ne donne rien car ils attendent de voir les photos… La réputation est un facteur qui peut jouer mais il faut souvent trouver seul l’argent pour partir. Ensuite, l’objectif c’est d’être là au bon moment. En plein Misratta [Libye 2011 NDLR] pendant une offensive, peu importe que je sois envoyé ou non par un organisme de presse. Si je suis le seul à prendre la bonne « plaque »[cliché], j’ai tout gagné. L’essentiel, c’est d’avoir de la chance. D’ailleurs, dans ce métier, ne pas avoir de chance c’est une faute professionnelle ! Il faut également du talent afin de ne pas rater la photo. Sur le terrain, on n’a pas le droit d’être mauvais, sinon on trahit celui qui se confie à nous. Reste, une fois de retour, à ne pas déformer les faits au moment de poser des mots sur les images.

         

Libye 2011 © Patrick Chauvel

Le numérique a-t-il bouleversé votre façon de travailler ? Le numérique, c’est génial. A mes débuts, j’avais un nombre limité de photos. Aujourd’hui, il est possible d’en faire jusqu’à 5.000 par jour et, là dessus, il y en aura au moins 3 qui seront bonnes. Moi, je n’en fais pas autant mais je trimbale quand-même avec moi une dizaine de cartes SD de 32 Go chacune et plusieurs batteries d’une dizaine d’heures d’autonomie chacune… Mais je prend un plaisir dément parce que je vois tout de suite les photos. C’est formidable pour la nouvelle génération, parce que n’importe qui peut envoyer ses clichés, presque en temps réel, à n’importe quelle rédaction de la planète. Cela donne beaucoup de liberté sur le terrain. Avant je gardais en tête les dates de bouclage de tous les magazines. Par exemple je savais que Paris Match bouclait le lundi, il fallait que j’envoie les photos le vendredi. Alors, dès le mercredi, je cherchais quelqu’un qui rentrait sur la capitale, je lui confiais mes photos… et je stressais pendant des jours jusqu’à ce que ma rédaction les réceptionne (sourire). Par ailleurs, le numérique m’a amené à réaliser une série de clichés photographiques panoramiques visant à immerger le spectateur dans l’action. C’était à l’occasion du projet C1, lequel a donné une application iPad lancée tout récemment.

Libye 2011 © Patrick Chauvel

L’immersion, c’est l’avenir du reportage photo? La manière de faire du reportage ne change pas, c’est l’approche au niveau de l’image qui est différente, à cause de l’appareil spécifique que j’utilisais. C’est plus compliqué. En plein milieu de la zone de conflit, je devais me rapprocher des gens jusqu’à être très proche. Parfois à moins de 10 cm d’un visage, en interview. A chaque fois, je devais expliquer aux combattants pourquoi je les filmais de cette manière… L’autre problème, c’était le poids des photos panoramiques. Impossible de les envoyer par internet. Du coup, j’ai du revenir à l’ancien système, à savoir vider mes cartes mémoires dans un disque dur grande capacité et trouver un passager sur un vol vers Paris qui accepte de le prendre avec lui. Finalement, la contrainte qu’on avait au temps de l’analogique réapparaît à l’heure du numérique HD panoramique.

Maintenant, quels sont vos projets ? Je me prépare a passer en Syrie avec une poignée de journalistes…

© Propos recueillis par Guillaume Pierre

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