A l’occasion d’une réunion de reporters qui s’est déroulée à Sarajevo pour célébrer les 20 ans du début du Siège, Vaughan Smith, le fondateur du Frontline Club , un groupement de journalistes habitués aux zones de guerre, partage ses craintes pour l’avenir de sa profession et donne ses solutions.
Qu’est-ce-que le Frontline Club ? C’est un club de reporters de guerre. Par exemple, la reporter Marie Colvin, tuée en Syrie récemment, était l’une de nos membres… Au fil du temps le club est devenu une production indépendante et, aujourd’hui, il édite même une petite publication sur papier. A terme, notre but est de devenir une véritable agence de Freelance. Nos bureaux sont basés à Londres mais nous avons également une présence en Russie où nous organisons trois événements pas semaine. En outre, nous sommes partenaire du Media-Center de Sarajevo [une salle de cinéma NDLR]. A Frontline, nous cherchons à engager la responsabilité du public.
Et le public est-il réceptif ? Non ! Le plus souvent, les gens se contentent de suivre la "communication" officielle. La raison, c’est que l’information fait réfléchir… et que le public semble détester réfléchir: Qu’y pouvons nous ? Nous ne sommes pas responsables de son manque d’intérêt même si nous devons toutefois redoubler d’ingéniosité pour lui donner envie de s’informer, en rendant nos enquêtes accessibles, compréhensibles, intéressantes et précises. Au Kosovo [en 2008], cela a fonctionné. En Bosnie également [1992-1995], même si le bilan est plus mitigé : de nombreux britanniques comme moi continuent de penser que le conflit était une guerre civile… alors qu’en réalité il s’agissait d’une agression pure et simple de la part de la Serbie. Cette idée de "guerre civile" a surtout été utile à l’époque aux États pour invoquer le principe de non-ingérence… et se garder d’intervenir.
Quels sont les axes de développement du reportage de guerre de demain ? Une chose est sûre, le public a besoin de nos informations afin d’être capable de prendre les bonnes décisions en toutes circonstances. Mais le système se protège. Ce qui se traduit par la montée en puissance des "Relations Publiques", une forme de propagande, et par un appauvrissement du nombre de journalistes. Ceux qui résistent sont confrontés à un paradoxe : d’un coté, il faut manger, autrement dit produire et vendre des papiers. De l’autre, l’industrie médiatique est pauvre et ne peut – ou ne veut – plus absorber les coûts du reportage de guerre. Du coup, je suis convaincu que l’avenir de cette forme de journalisme passe plus que jamais par les Freelance qui ont depuis longtemps l’habitude de la précarité. La plupart cumulent le grand reportage de guerre avec un petit boulot, par exemple cuisinier ou plongeur dans les restaurants. Mais ils font aussi leur Job de journaliste.
Qu’est-ce-qui fait un bon Freelance ? La vocation journalistique qui est une sorte d’appel, de mission… Mais également le respect absolu des règles déontologiques dans la manière de travailler. Notre mise en œuvre des fondamentaux doit être parfaite. C’est de cette manière que nous pourrons sauver le journalisme contre son principal ennemi : la "Communication". L’idée générale, c’est de toujours s’en tenir à la "vérité" des faits. Or aucune des parties, prises séparément, ne détient seule la vérité. Il faut aller chercher l’information d’un coté comme de l’autre. En cela, le conflit bosnien a été le premier du genre où nous pouvions passer la ligne de front en 2 heures à peine.
L’internet créé-t-il de nouveaux horizons ? Absolument ! D’abord, il permet à toute une génération d’exprimer ses attentes, de se découvrir une vocation tout en offrant la possibilité aux journalistes de se connecter entre eux. Et d’éviter ainsi le passage par "l’industrie des Médias". Après tout, qu’a-t-elle fait pour nous jusqu’à présent ? A part nous mettre en concurrence, faire descendre le prix des piges et, au final, nous user jusqu’à la corde ? En plus, l’internet oblige les États à davantage de transparence. C’est révolutionnaire et cela va sauver le journalisme en imposant le retour à la vérité. Je pense par exemple à Wikileaks, une belle initiative menée par Julian Assange, un ami qui dort régulièrement sur mon canapé ! Enfin, le numérique a fait éclore quelques projets innovants, comme par exemple le projet C1 de Patrick Chauvel, qui préfigure l’immersion du spectateur dans les combats de demain.
© Propos recueillis à Sarajevo par Guillaume Pierre






















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