Club des médias, n°53

Interview du journaliste : « Un jeune rappeur africain a fait de moi un parolier »


Interview d’Henri Fabre, éditorialiste politique. Hier pour entre autres L’IndépendantMidi LibreLe Point. Et aujourd’hui à L’Eveil de Haute-Loire, journaliste parlementaire pour la série "Ce jour-là" sur LCP. Son engagement contre le racisme l’a amené à devenir parolier de Maître Jump Style, un jeune rappeur camerounais.

Henri Fabre, éditorialiste politique. © D.R.

Quel est votre parcours ? Je suis né en Catalogne, à Argelès-sur-Mer. J’ai commencé à écrire des poèmes, des nouvelles ainsi qu’un roman sur le camp des réfugiés espagnols à Argelès. J’ai grandi dans l’anti-Franquisme avec des enfants de ces réfugiés. Plus tard, j’ai découvert, en regardant l’histoire, qu’il n’y avait pas que des "salauds" d’un côté et que des "braves gens" de l’autre. C’est ce qui ma conduit à m’engager dans le journalisme : ne pas se contenter d’une vérité toute faite. Un jour, j’ai rédigé un texte pour un ami peintre à Paris, Max Garau, qui m’a demandé s’il pouvait le faire publier dans L’Indépendant. Puis il m’a demandé si je pouvais en faire un autre…. Henri Trinchet, qui était patron et éditorialiste à L’Indépendant à Paris ainsi qu’un des fondateurs du Point, m’a appelé pour me proposer de faire du journalisme. J’ai alors quitté l’enseignement. Il m’a dit : « Dans 5 ans, si tout va bien, je vous laisse ma place. » Il a tenu parole. On a créé pour moi le service "province" au Point. Dans cet hebdomadaire d’information internationale et nationale, j’étais "l’atome provincial". Dès lors, j’ai fait partie de la presse parlementaire, présidentielle, ministérielle et de l’environnement.

Vous avez été cité dans toutes les revues de presse radio le matin… Depuis Paris, j’ai travaillé pour différents journaux de la presse quotidienne régionale : Le Républicain Lorrain et le groupe Midi Libre (qui avait racheté L’Indépendant et Centre presse). Le week-end, je participais à des débats sur Sud Radio et RMC où l’on interviewait à plusieurs journalistes des personnalités politiques… On disait « Henri Fabre de Midi Libre » ou « Henri Fabre de L’Indépendant ». En parallèle, j’ai été conseiller de Dominique Alduy, présidente de la 3. Et j’ai eu le privilège de faire des films, entre autres, sur le couturier Torrente et le peintre Willy Mucha.

Avez-vous écrit des livres ? Oui, notamment une pièce de théâtre, Caïus-Caïa ou la course au pouvoir (Eole), un polar, Impasse de l’avenir (Balzac), un livre "existentiel", Je ne pourrais pas vivre sans moi, préfacé par Denis Tillinac… Aux Editions Privat, j’ai également réalisé deux ouvrages grâce aux photos de Sipa Press : Les Françaises : de la Libération aux libérations, qui est un hommage à cette évolution. Et Témoins et acteurs de la 5ème République, à partir des entretiens que j’ai réalisés à La Chaîne Parlementaire : Edouard Balladur, Michel Rocard, Raymond Barre, Robert Badinter, Arlette Laguillier… Près d’une centaine, au total. Chacun d’eux commente un événement qui a marqué la 5ème République.

La jaquette du disque ''Nous sommes tous nés en Afrique'' de Maître Jump Style. © D.R.

Comment êtes-vous passé de la politique au Rap ? Dans nos métiers, on rencontre de tas de gens ! Un de mes amis camerounais, Mathieu M’barga Abega, journaliste-écrivain, a créé l’association France Diversité Populaire. Dans la perspective d’une conférence prévue au PLM Saint-Jacques, à Paris, il m’a demandé d’écrire un texte qui a été tiré et distribué. Quelques jours plus tard, je reçois un appel : « Bonjour, je m’appelle Maître Jump Style, je suis chanteur. Est-ce que vous m’autorisez à composer une musique sur votre texte ? » Bien sûr, j’ai dit oui. « Mais voilà, c’est du rap… » Moi : « Allez-y ! ». J’avais découvert le Rap à ses débuts à New-York. Il enchaîne : « Votre texte est trop court et je suis obligé de le rallonger… » Là, il fallait qu’on se rencontre ! Puis j’ai lu son texte et cela m’a plu. C’est un rap presque romantique dont il a fait le titre principal de son deuxième disque.

Le tableau ''Naissance du monde'' de Deotto. © D.R.

Et ensuite ? lI me rappelle et m’annonce que son producteur a mis la clé sous la porte ! J’ai alors une idée : réaliser un clip contre le racisme. J’appelle deux amis vidéastes, Michel Bazille et Benoît Galera. J’en parle à mon ami Bernard Portet dont la femme, Deotto, est peintre à Montmartre. Un de ses tableaux, Naissance de l’humanité, m’avait inspiré . Nous montons une boîte de production. Nous partons tous dans le Jura tourner le clip avec le tableau de Deotto ! Ainsi nous avons produit le clip – puis le disque – qui s’intitule « Nous sommes tous nés en Afrique ».

Quelle suite donnez-vous à cette aventure ? Maître Jump Style retourne régulièrement au Cameroun pour faire des concerts. On n’a pas beaucoup d’argent pour faire la promotion. Nous avons besoin d’aide. Mais je retire un enseignement de cette aventure : je me suis trouvé parolier d’un jeune rappeur. Ou plutôt, un jeune rappeur africain a fait de moi un parolier. C’est formidable ! Surtout, on croit que des années lumières nous séparent. En fait, tous les êtres humains ont les mêmes réactions. Plus que jamais, je fais mienne cette formule de Miron, le doyen des antiquaires de Drouot : « Tu m’enrichis de ta différence à condition que tu ne me l’imposes pas. » Le meilleur slogan contre le racisme.

© Propos recueillis par Erick Haehnsen

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